ANNE MALHERE, SOMMELIERE A MONTREAL

Publié le par Emmanuel Delmas

Anne, sommelière à Montréal (©EmmanuelDelmas)

Anne, sommelière à Montréal (©EmmanuelDelmas)

 

 Lors de mon passage l'été dernier à Montréal, j'ai rencontré Anne Malhère, sommelière (wine director) à la brasserie "le Pois penché". J'avais été assez impressionné par la qualité de sa carte des vins présentant de très belles références de vignerons pointus, engagés, et à des prix franchement raisonnables. Quand on connait les difficultés inhérentes au monopole de la SAQ (Société des Alcools du Québec), la performance est belle. A l'heure où je travaille sur un dossier que je souhaite mettre prochainement en ligne sur le blog, concernant les cartes des vins au restaurant en France, il me semblait intéressant de vous présenter cette sommelière française (de Nantes). D'abord dans la finance, désormais dans le vin, quel fut son parcours, ses anecdotes, ses embûches pour y parvenir ? Rencontre avec une sommelière au caractère affirmé. 

 

 

Anne Malhère, tu vas devoir y passer...présente nous ton parcours, et tes aspirations niveau vins...ceux qui parviennent à te toucher. Si tu veux bien, évidemment! 

 

Anne Malhère: -"Je suis née dans la Loire (à Nantes) et ces vins-là sont importants pour moi, Emmanuel : je mets le Muscadet a l’honneur, le Chenin et le Pineau d’Aunis. Les vins qui me touchent sont ceux de Fred Niger du Domaine de l’Ecu, les vins de Sébastien Fleuret, ceux de Quentin Bourse par exemple. Plus récemment, je me suis tournée vers des vins californiens, ceux de Folk Machine notamment. Après mon ‘tour du monde des vins’, je me suis rendue compte que tous les vins que j’aimais, avaient une chose en commun : ils étaient le fruit d’un vigneron, un homme qui a les mains dans la terre (des grosses mains) et tous ces vins étaient bio, biodynamiques ou travaillés comme tel".

"Tu sais, Emmanuel, le vin m'est tombé dessus toute petite. Je vais te raconter ma première rencontre avec lui si tu veux bien: Je suis tombée dedans enfant quand mon grand-père a ouvert pour mon 10è anniversaire une bouteille de Yquem et m’a demandé de sentir, de goûter et de me souvenir (je m’en souviens toujours)."

 

 

 

Mais si je ne me trompe pas, Anne, tu as débuté ta vie pro dans la finance...alors, comment es tu revenue vers le vin, tu as eu un déclic? 

 

Anne Malhère: - "J’ai un parcours assez atypique. J’ai commencé ma vie professionnelle en finance, j’étais inspecteur pour une l’inspection générale d’une grande banque française (BPCE) et j’auditais essentiellement les activités de marché de celle-ci aussi bien en France qu’aux États-Unis. En 2010, j’ai décidé de tout arrêter et de me consacrer à ma passion : le vin."

Justement, Anne, cette question du changement de vie m'intéresse! Comment t'es tu réorientée, car les possibilités ne sont pas si nombreuses... 

 

 

Anne Malhère - "J’ai tout d’abord suivi le master en management de la vigne et du vin de l’OIV lors duquel j’ai eu l’opportunité de voyager et de visiter de nombreux pays producteurs. J’y ai rencontré tous les styles de vins, du vin ‘industriel’, du vin de ‘vigneron’. J’y ai découvert les vins bio, biodynamiques, natures…. Je crois que ma rencontre avec Nicolas Joly au bout de l’allée des cyprès a changé ma perception du vin. A la suite de ce master, j’ai déménagé à NYC ou j’ai commencé à travailler dans cette nouvelle industrie. J’étais manager d’un wine store ‘Vintry Fine Wines’. Parallèlement j’ai continué à étudier. En 2011, j’ai passé le WSET 3 et j’espère cette année être diplômée du WSET Diploma (j’attends les résultats du Unit 3 theory, le dernier examen)."

 

 

Nicolas Joly (Clos de la Coulée de Serrant), quel personnage ! lui aussi m'avait touché il y a déjà 20 ans. Quel personnage ! Ses vins sont tout aussi déroutants que le personnage...

 

Anne M - "Oui, en effet Emmanuel! (rires). La rencontre avec Nicolas Joly a été aussi un tournant. Les vins qui me touchent sont déjà les vins des amis vignerons. Quand tu vends un vin aussi bien dans un restaurant que dans un magasin, ce n’est pas seulement le gout du vin mais toute l’histoire qu’il y a autour que tu proposes au client."

 

Je suis touchée par des vignerons comme Fred Niger du domaine de l'Ecu, Quentin Bourse, ou Sébastien Fleuret. J'aime les vins de vignerons qui mettent les mains dans la terre, qu'ils soient Bio, biodynamiques ou travaillés dans cet esprit.

Anne Malhère

Anne, comment en es tu arrivée à travailler à Montréal ? Peux-tu nous expliquer les particularités propres au commerce du vin là-bas?

 

Anne M: - "Après les USA, je suis retournée en Europe. Après quelques mois, je suis retournée en Amérique du Nord et plus particulièrement à Montréal car mon conjoint de l’époque y à trouver un emploi. C’était tout à fait un hasard.

L’industrie du vin au Canada est très différente de ce que l’on peut connaitre en France. Le marché est un monopole, au Québec celui de la SAQ (Société des Alcools du Québec). Tous les vins sont importés et vendus par ce monopole. Toutefois il y a un système, appelé ‘importations privées’. Les vins en importation privées sont importés par la SAQ mais un agent les représente et les fait goûter aux sommeliers. Ces vins ne sont pas disponibles dans le réseau de la SAQ et ne peuvent être commandés que par caisse. Les particuliers peuvent en acheter mais du fait du conditionnement, il est vrai que ce système est surtout pour la restauration."

Après une première carrière dans la finance, j'ai décidé en 2010 de tout arrêter et de me consacrer à ma passion: le vin!

Anne Malhère

Comment es tu parvenu à élaborer une carte des vins aussi bien équilibrée, et pourvue surtout de vignerons remarquables, introuvables dans la SAQ? 

 

Anne Malhère: - "Sur ma carte ce sont 99% des vins en importations privées. Il y a différents niveaux de magasins au Québec :

SAQ Classique : ce sont des vins de volume qu’on retrouve toute l’année

SAQ Sélection : on y retrouve les vins des SAQ classique mais en plus des vins de moins grands volumes qui arrivent par lot, une ou plusieurs fois dans l’année comme par exemple les muscadets du Domaine de l’Ecu, ou les Morgon de Lapierre. Quand ces vins sont vendus, il faut attendre l’arrivage suivant.

Enfin il y a la SAQ Signature (seulement deux magasins : un à Montréal, l’autre à Québec). Ce sont des vins haut de gamme uniquement.

 

Pour trouver les vins qui m’intéresse, je dois passer par le système des importations privées. Ce sont là qu’on trouve les vins intéressants.

J’aime travailler avec des agents comme la QV, Planvin, Les Vieux Garçons, Vinealis. Les agents viennent me faire gouter les vins et je choisis ceux que je veux à ma carte. Ce marché est frustrant car tu n’as pas accès à ces vins à l’unité. Je suis contente de les faire découvrir au restaurant mais après si un particulier en veut, il est obligé d’acheter une caisse entière.

 

La vie à Montréal semble très agréable! J'ai eu l'impression d'une ville sereine et vivante, sans stress. Est ce vraiment le pied, là-bas pour une sommelière qui en veut?

 

Anne Malhère: - "La vie à Montréal est aussi difficile qu'agréable. L’hiver est long et froid…. La vie est ‘zen’. Personnellement, je trouve ça dur. C’est essentiellement lié à mon industrie, tous les sommeliers sortent de la même école et ont tendance à se recommander les uns les autres, donc c’est plus dur de réussir. Et ce système de monopole est un vrai cauchemar pour moi. Le fait de ne pas avoir accès à ce que je veux…. Grrr"

ANNE MALHERE, SOMMELIERE A MONTREAL

Tous les sommeliers sortent de la même école et se recommandent les uns les autres. C'est donc difficile de réussir dans ces conditions quand tu ne sors pas du cursus classique...et ce système de monopole (la SAQ) reste un vrai cauchemar pour moi...

Anne Malhère, sommelière

Je comprends parfaitement ta frustration, Anne! Question à peine provocatrice ...être une femme sommelière, pour toi, avantage ou inconvénient? Comment le vis tu au quotidien? 

 

Anne Malhère: - "Être une femme sommelier…. Ce n’est pas tous les jours évidents…. Certains hommes sont encore très récalcitrants à se laisser recommander du vin par une femme. D’autres ne voient que le côté sexy, serveuse ‘plus’, il faut parfois gérer les mains baladeuses. Sinon je pense que je suis faite pour les métiers d’homme : la finance et maintenant le vin."

 

Et pour terminer, comment envisages tu la suite de ta carrière? 

 

Anne Malhère: - "Pour le futur, désolée Montréal mais je vais partir…. Je rêve de retourner aux USA, J’ai besoin d’un marché plus ouvert, et plus mature et j’y ai une raison personnelle en plus. J’aimerais me consacrer à un bar à vins plus qu’un restaurant. Le vin est ma vie : une telle passion t’occupe à temps plein, c’est ton travail, tes loisirs, tes vacances. A terme, je pense que j’aurais mon propre bar."

 

Remerciements à Anne Malhère pour ce magnifique entretien. Nous pourrions la retrouver prochainement afin d'apporter un éclairage très intéressant sur sa carte des vins, avec peut-être un nouvel entretien sur la manière dont elle a pu la construire, le calcul de ses prix etc...dans le cadre de ce fameux dossier que j'éditerai sur le blog dans les prochaines semaines.

 

Emmanuel Delmas, suite à ma visite en Juillet 2016 à Montréal

Restaurant brasserie le Pois penché, Montréal

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Commenter cet article

Manuel Costa 05/03/2017 19:49

MANOSTAXX
The World’s Biggest Wine Drinkers
https://producaoindustrialblog.wordpress.com/2016/12/23/the-worlds-biggest-wine-drinkers/

Émilie Vin 22/02/2017 23:23

Une cave absolument exceptionnelle!!

Anne Malhère 22/02/2017 13:37

Merci beaucoup pour l'article Emmanuel et un grand merci pour avoir donné mon mail à Gerard Basset. Ca fait bizarre de se réveiller et de recevoir son mail. Ca fait super plaisir. Merci beaucoup

Emmanuel Delmas 22/02/2017 13:42

Gérard m'a envoyé un mail suite à la parution de l'article pour me demander ton mail afin de te féliciter. Il est adorable, et j'ai trouvé l'attention très belle, donc je me suis permis de lui envoyer...Ravi que tu sois contente, ton travail et ta passion sont ainsi récompensés!

Emmanuel 22/02/2017 09:13

Intéressant !

Une nantaise qui aime les vignerons qui ont les mains dans la terre, et qui veut promouvoir le muscadet ?
Je lui recommande vivement le muscadet de Julien Braud !
un ptit jeune très prometteur qui travaille a l'ancienne, avec son cheval et qui a repris depuis 2-3 ans des parcelles...
Très très prometteur !

Emmanuel Delmas 22/02/2017 09:19

Peut être qu'Anne le connaît. En attendant je vais mettre ce vigneron dans un coin de ma tête...et pourquoi ne pas lui rendre visite lors d'un de mes passages à Nantes. Merci pour l'information

René 22/02/2017 07:39

Interessant cet entretien. Curieux de voir sa carte des vins du coup.

Emmanuel Delmas 22/02/2017 09:17

Je la mettrai en ligne dans quelques semaines lors d'un second article qui concernera aussi les cartes des vins notamment lors du dossier.